Rendez-vous
Une collègue parlait d'"apprentissage social" dans une discussion au sein du groupe DECOPRIM1. Quelqu'un posait cette question pertinente: "Qu'est-ce que tu entends par "apprentissage social"?"
Chacun avait (ou n'avait pas) dans sa tête une représentation de ce qu'on pouvait peut-être entendre par "apprentissage social", mais l'explication que nous donnait notre collègue me montrait clairement que moi - et je n'étais pas le seul -, j'avais mal interprété sa pensée et par là son argumentation.
Bien choisir son vocabulaire, bien définir les termes et expressions employés dans les interactions langagières est chose essentielle pour se faire comprendre et se comprendre mutuellement, pour faire avancer une discussion et progresser dans son apprentissage.
Apprentissage!? Voilà encore un terme que nous employons couramment. Le sens que nous lui attribuons est-il identique pour nous tous? Le Larousse 1 offre plusieurs acceptions: "Etat d’un apprenti, …temps pendant lequel on apprend, …action d’apprendre, …ensemble de méthodes permettant d’établir chez les êtres vivants des connexions entre certains stimuli et certaines réponses". Sous la rubrique apprendre, je lis: "Acquérir la connaissance, la pratique de, …faire acquérir la connaissance, la pratique de, …communiquer un savoir …"
Et voilà! Ce n'est pas tout à fait la défnition que j' avais à l’esprit quand j'ai "construit" dans ma tête cet article. Par apprentissage, j'entends également "l'action de prendre conscience de sa réalité, de la comprendre et de l'interpréter pour mieux maîtriser son présent, (parfois) son passé et (je l'espère) son avenir".
Je ne sais pas si nous allons tomber d'accord sur le sens à donner (parce que c'est nous qui le donnons) au mot "apprentissage", mais je viens du moins de vous éclaircir sur ma compréhension du terme et vous avez ainsi la possibilité de mieux interpréter la suite de mes pensées.
À mon avis, il ne devrait pas y avoir trop de contestations si j'affirme que le but de tout apprentissage est de représenter sa réalité, de comprendre son vécu, de changer (si possible d' améliorer) sa situation actuelle et future. Ce qui va certainement causer plus de discussions, ce sont les questions: Comment apprend-on? Comment peut-on prendre conscience de sa réalité? Comment la comprendre et l'interpréter?
Ce qui me frappe en relisant ma définition de l' apprentissage, c'est l'adjectif possessif qui y revient plusieurs fois: sa réalité, son présent, son passé, son avenir.
L'apprentissage est donc un processus individuel, spécifique pour chacun de nous, spécifique aussi pour chacun des enfants qui nous sont confiés. Il n'y a pas deux êtres humains qui ont la même réalité, le même passé, le même présent ...
Il est donc, à mon avis, irréaliste de vouloir définir le processus d'apprentissage qui sera commun à tous. Ce qu'on peut définir de façon plus générale, ce sont les conditions plus favorables ou moins favorables dans lesquelles il peut y avoir apprentissage. Irréaliste également l'idée de vouloir déterminer pour tout le monde les mêmes buts à atteindre, car le " bonheur" auquel chacun veut accéder n'est pas nécessairement le même.
2Et pourtant, il y a des savoirs et compétences propres à notre société et culture indispensables à une amélioration de la situation d’un chacun. Une de ces compétences est la maîtrise de la langue, moyen de communication par excellence entre les membres d'une même entité sociale et culturelle.
Mes parents me disaient: "Tu vas à l'école pour apprendre à lire, à écrire et à calculer et non pas pour faire. des bêtises!" Vous constatez que ces compétences culturelles essentielles ont tendance à évoluer: je parle de " langue", pour mes parents cela signifiait encore "lire et écrire". Par "langue", j'entends - une définition de plus pour mieux me faire comprendre - tous les systèmes de communications (langage parlé et écrit, systèmes graphiques et pictographiques,…
3).Il est du devoir de l'école de notre société démocratique de permettre à chacun d'apprendre cette "langue". Il est également du droit de cette société de se fixer démocratiquement ses objectifs
4 et le cadre dans lequel elle veut les atteindre. A chacun des membres de la société de poursuivre son "bonheur" à l'intérieur de ce cadre.Si l' apprentissage est individuel
5, il se passe et ne se passe que dans un contexte social 6.Le contexte social tout d'abord est responsable de la motivation de l'apprenant: c'est parce qu'il veut améliorer sa situation dans ce contexte, établir son identité dans cette société
7 qu'il a le besoin d'apprendre, qu'il est prêt à apprendre, qu'il veut apprendre.Le contexte social d'autre part lui offre les possibilités d'apprentissage par l'interaction avec ce contexte. Il peut y "acquérir des connaissances", il peut également y " communiquer un savoir" à ses partenaires.
Prendre conscience de ces conditions d'apprentissage qui sont, à mon avis, identiques pour tous, enfants et adultes, est un préalable essentiel à toute discussion pédagogique et didactique.
Pour illustrer mes idées sur l'apprentissage, je vous propose deux exemples
8:Jean nous avait donné rendez-vous pour une réunion du groupe DECOPRIM1 dans sa salle de classe au Cents. "Au Cents? L'école du Cents, comment la trouvera-t-on ?"
Pino n'avait pas besoin d'explications supplémentaires, il avait déjà été dans cette école et même dans cette salle de classe. Roger, comme toujours très débrouillard, allait consulter sa carte de la ville de Luxembourg. Jeanne de demander: "C'est près de l'église? En venant du Findel, faut-il tourner à droite avant ou après l'église?" Mile: "Mais comment puis-je arriver au Cents depuis Dudelange?" Je tairai le nom de celui qui demanda: "Au Cents? C'est où ça?" Martine n'était pas intéressée par la question: elle n'aurait pas le temps de venir à la réunion.
Essayons de résoudre ce problème d'après le modèle en vigueur chez nous. Tout enseignant luxembourgeois pourrait un jour devoir se rendre à l'école primaire du Cents, ... et il faut bien que chacun apprenne à se retrouver dans la géographie nationale. On va donc tout d'abord constituer un groupe de travail pour élaborer à grands frais une unité didactique: Rendez-vous au Cents. Chaque enseignant "travaillera" cette unité (l'apprendra par coeur, pourquoi pas?), les syndicats d'enseignants produiront des fiches d'exercices complémentaires (En partant de Luxembourg-Ville, ... de Walferdange, de Mersch, d'Ettelbruck, de Hosingen, de Weiswampach
9). A la fin, on va soumettre tous les enseignants (même ceux qui habitent au Cents, rue de l'école) à une épreuve nationale. Question unique: "Quel est le chemin que je dois prendre pour aller de Mersch au Carmel (élément inattendu!) près du Cents?" Cette épreuve permettra à un conseil d'orientation de mieux décider quel candidat pourra engager quelle unité didactique suivante. Il y a trois possibilités: Rendez-vous à Luxembourg-Athénée, Rendez-vous à Luxembourg-Centre, Rendez-vous à Luxembourg-Bonnevoie.J'en conviens: cela ne frôle pas seulement le ridicule, et je m'en excuse. Mais, au fond ... ?
Notre système d’enseignement actuel offre bien des avantages, pour nous enseignants. Il nous décharge
10 en grande partie de nos responsabilités: ce sont les manuels, les programmes et les méthodes qu’on nous impose qui ne sont pas appropriés et qui sont donc "responsables" d’échecs éventuels. Le rôle de l’enseignant y est clair: interprète de manuels et de fiches de travail, contrôleur, "sanctionneur".Et le rôle des apprenants, des enfants? Ruminant, remâchant le contenu des manuels, des fiches de travail, contrôlés, sanctionnés?
Il y a une alternative: si on prenait en considération l'apprenant, ses intérêts et ses besoins. En tant qu'adultes, sommes-nous prêts à apprendre quoi que ce soit, si cela ne nous intéresse pas ou ne sera de quelque utilité pour nous. Il ne suffit pas qu' on nous prêche: Tu vas voir! Tu en auras besoin un jour! pour nous combler d'enthousiasme. Il en est de même pour nos enfants. Ils sont motivés à apprendre et le seront d' autant plus que nous les respectons dans leur savoirs, leurs besoins et leurs intérêts, que nous leur offrons la chance de parfaire leurs connaissances, de développer leurs compétences dans un cadre où ils peuvent s'identifier, trouver leur place, dans un contexte qui les accepte et les valorise en tant que personnes à part entière, prêtes à assumer la responsabilité dans la construction de leur savoir et de leur avenir.
Deuxième exemple:
Je devais me rendre à Differdange, coin du pays que je connais très mal géographiquement. Comme j'emmenais un copain et qu'il connaissait bien le chemin, il m'indiquait les directions à prendre, les sorties d'autoroute ... Pas de problème: un quart d'heure plus tard, nous étions 47, rue des jardins à Differdange.
Il n'en était pas de même quand, quinze jours plus tard, je devais retrouver mon chemin tout seul. Je n'avais pas retenu la leçon pourtant bien expliquée par le maître (pardon: le copain). J'ai dû faire quelques détours, avant d'arriver à bon port.
Et voilà que, lors de mon troisième voyage, je trouvais mon chemin sans détours.
Je suis convaincu que je ne suis pas le seul à qui cela est déjà arrivé. Les conclusions que j'ai tirées de mon expérience: j’apprends beaucoup plus facilement et efficacement si je profite d'une certaine autonomie et si je dois assumer moi-même la responsabilité de mon apprentissage.
Et à nos enfants, est-ce que nous leur offrons la chance d'être confrontés à des problèmes et d'y trouver eux-memes, par un travail autonome une solution pour laquelle ils seront prêts à assumer la responsabilité?
Ce que nous leur offrons, n'est-ce pas la bonne solution au problème sous prétexte de leur épargner maints détours, pour les faire apprendre plus vite? Leur chance d'apprendre plus vite et tout simplement d'apprendre, ne serait-elle pas plus grande s'ils avaient la possibilité de trouver leur solution à leur problème en se débrouillant et en profitant des ressources sur place (camarades, enseignant, livres, dictionnaires, médias, ...).
Et le rôle de l'enseignant? Il est multiple. Il lui incombe tout d'abord à observer ses élèves (individuellement et en tant que classe), à prendre conscience de leurs personnalités, de leurs savoirs et de leurs compétences, de leurs intérêts et de leurs besoins. En fonction de cette observation et de ces constatations, il fixera le cadre pour l'apprentissage, il essayera d'offrir les . conditions favorables à l'apprentissage de chacun dans ce contexte qu'est la classe. Il accompagnera ses élèves dans leurs apprentissages pour les aider et les soutenir dans leurs motivations, dans leurs recherches à comprendre et interpréter leurs réalités en vue de maîtriser leurs présents, leurs passés et leurs avenirs. Les rôles, celui de l'enseignant et celui des enfants, sont complémentaires. .
Permettez-moi de résumer et de conclure. Les lecteurs assidus des trois publications du projet DECOLAP et de la première publication du projet DECOPRIM1
11 seront peu étonnés de retrouver ici des affirmations déjà énoncées maintes fois mais qu'on ne pourra pas répéter assez souvent.L'apprentissage, qui est individuel, ne se passe que grâce à l'interaction de l'apprenant avec son contexte social qui est pour lui source de motivation, source de savoir, source de soutien. Réciproquement, chaque apprenant est pour son entourage source de motivation, de savoir et de soutien.
L'apprentissage est un processus actif dans des conditions d'autonomie et de responsabilité de l'apprenant.
L'enseignant est responsable du cadre scolaire
12 dans lequel se développe l'apprentissage de chacun de ses élèves et de sa classe.Voilà le sujet qui me tenait à coeur et c’est pour cela que je vous en ai parlé. J’ai maintenant terminé mon article. Je vais le relire avant de le donner en lecture à ma femme, à ma fille, personnes de confiance pour moi, et mes premiers critiques. Il devra affronter également l’avis des collègues de DECOPRIM1 qui eux aussi m’aideront à y reformuler certains passages, à revoir certaines idées, à me faire constater que je n’ai pas été assez clair ci ou là, que (mais oui!) j’ai écrit telle ou telle faute d’orthographe, … et ensemble, nous apprendrons. Si vous le lisez ici, c’est qu’il aura passé la "censure". Comme nos enfants, je serai content d’avoir terminé un bon travail dont j’assume la responsabilité.
Vous n’êtes pas d’accord? Vous voulez ajouter quelque chose? Ca m’intéresse. Appelez-moi, écrivez-moi, nous prendrons rendez-vous, nous apprendrons encore, ensemble, à devenir pédagogues
13.1 Le Petit Larousse Illustré, Dictionnaire encyclopédique, édition 1996
2 Reconnaître cela entraîne bien des conséquences pour la définition des "programmes" de l’école primaire, l’école de tous
3 ce qui sous-entend la maîtrise des outils plus ou moins techniques permettant l’utilisation de cette langue, outils parmi lesquels on ne pourra certainement pas ignorer aujourd’hui les nouvelles technologies de la communication et de l’information
4 Est-ce que cette discussion démocratique (et donc politique) a été menée chez nous? En tout cas, elle devrait précéder la définition détaillée des objectifs fixés par un quelconque plan d’études.
5 De plusieur manières: mon copain ne peut pas apprendre pour moi, ni ne veut apprandre les mêmes choses que moi; mon copain n’établit pas les mêmes "connexions entre certains stimuli et certaines réponses" que moi
6 Soyons clair: mon contexte social se compose auusi bien de toutes les personnes qui m’entourent que de tous les "stimuli" qui me permettent d’établir ces "connexions…". Aussi, il me paraît peu judicieux de parler d’apprentissage "social" dans ce sens, puisqu’il n’y a pas d’apprentissage en dehors d’un contexte social.
7 cf Gérard Gretsch, 1997, Football, identité, apprentissage, dans:
DECOPRIM1, première publication, pp. 3-5, Luxembourg, MENFP8 Exemples tout à fait imaginaires. Toutes ressemblances avec des personnes existantes ou ayant existé ne seraient que fortuites et pure coïncidence.
9 Qui rouspète là au fond? J’ai cru entendre quelqu’un: "Et ma fiche? J’habite à Sanem, moi!"
10 J’aurais tendance à affirmer plutôt qu’il a l’air de nous décharger.
11 Sans oublier les rapports du projet "Computer im Schreibatelier" et "TEO – Développement et évaluation d’un traitement de texte oral".
12 Il y a, bien entendu, également l’apprentissage en dehors du contexte scolaire, qui n’est pas moins important et que l’enseignant doit prendre en considération pour mieux comprendre ses élèves et définir le cadre scolaire de l’apprentissage
13 Guides d’enfant, selon l’origine grecque du mot.
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