"If the culture of the
teacher is to become part of the consciousness of the child,
the culture of the child has first to be in the consciousness of the teacher"
C'était en septembre 1996
que la loi scolaire invita Marc à commencer sa carrière scolaire. Comme ses copains de classe, il était dès lors censé apprendre à calculer, lire et écrire. Marc est un élève francophone de huit ans, dans une classe à forte majorité luxembourgeoise. A part les difficultés que lui impose une scolarisation à base germanophone, Marc vit à présent les suites dune tragédie personnelle, arrivée il y a trois ans. Grandissant dès lors sans père, lenfant a dû se soumettre à un traitement psychologique régulier. Si on fait le calcul, cela correspond approximativement à la moitié de sa vie!
Finies les pensées distrayantes pour ceux qui lui manquent, congédiés les souvenirs violents dont il parle parfois à des moments intimes? Tout le monde est-il bien prêt à accueillir Tim, Susi et Mama? Der Papagei est-il am Ast ou bien im Ast?
Le manuel officiel dapprentissage de la lecture en première année détudes, le Simsalabim, se réduisait dans le cas de Marc à un ensemble dexercices techniques de lecture, dépourvus de tout sens. La différenciation entre am et im illustre bien une conception de la lecture, qui risque de démotiver ceux qui sont davance défavorisés par notre école, les enfants faibles et/ou dune culture étrangère. Et Marc, qui a encore dautres soucis en tête qui ne se laissent pas dompter par un exercice du type drill and practice? Javoue ressentir de la part des parents une certaine pression pour que je propose des feuilles dexercices qui reflètent un enseignement bien structuré voire segmenté. Mais cette segmentation proposée par le manuel officiel soriente toujours aux normes de lélève moyen imaginé. Or chaque enfant diffère de cette norme et lutilité du matériel proposé, par conséquent, varie dans une salle de classe dun individu à lautre. Quelle sera la motivation scolaire dun enfant comme Marc, qui vit labsence de sens de quelque chose que les personnes qui lentourent essaient de lui vendre comme étant la clef de tout succès, voire la garantie daffection: lire???
Jusquà la mi-novembre, Marc ne savait pas lire les histoires dans le Simsalabim. Il ne savait pas lire au sens limité de déchiffrer des signes graphiques pour leur faire correspondre une image sémantique. Pourtant il réussissait très bien dans les situations de discriminations auditives, il arrivait bien à lire des livres dimages et surtout les modes demploi de jouets. Durant les travaux basés sur le Simsalabim, Marc était très souvent absent desprit, la plupart du temps, la tête sur le banc, manipulant de petits objets personnels, apportés en classe. Au début, je me sentais obligé à donner goût à la lecture par différents artifices didactiques, comme la poupée de laine, Sim. Mais les rares séquences de participation active de Marc semblaient être plutôt des témoignages de sympathie envers moi que la volonté dagir par le langage.
Mais combien de temps puis-je encore compter sur ce type de motivation précaire?
Cet appel au secours de la mère de Marc me fit comprendre que le travail langagier à lécole non seulement ne le concernait que très peu, mais quil commençait même à en souffrir. Il me fit comprendre que ce ne serait pas une fiche de travail de plus qui aiderait le garçon. Au sentiment dimpuissance que je ressentais suivit tout à coup le besoin urgent douvrir le travail scolaire vers le monde réel de lenfant et dabandonner lidée fixe que tout apprentissage à lécole doit fonctionner dans une sorte déprouvette didactique. Si je me décide en tant quenseignant à respecter le contexte réel dans lequel vit et évolue, et par là, apprend un enfant, je ne peux ignorer une des réalités les plus puissantes dans la conscience de lenfant, son entourage familial et familier. Tout effort douverture de lapprentissage vers la famille au sens large fait partie dun effort personnel, qui pourrait être compris comme la volonté de prendre lenfant au sérieux.
Aussi la lettre soulève-t-elle une autre question. Quest-ce donc que lire? Quelle que soit la définition, on peut dire que connaître les phrases par coeur na que très peu à voir avec ce que peut être laction de lire. En effet toute lecture liée au contenu du manuel est très laborieuse pour Marc. Ainsi und est devenu Tim quand les signes graphiques se trouvent dans le manuel, alors que dans une production de texte dont lui est lauteur, le mot est reconnu comme étant bien la conjonction. Il est assez facile pour un enfant de première année détudes de mémoriser la trace auditive des quelques mots et suites de mots proposés au début du Simsalabim et de les reproduire en fixant des yeux un endroit quelconque du livre, ou encore le plafond perforé de la salle. Le développement dune telle stratégie de survie scolaire est à mon avis dautant plus probable que limplication personnelle de lenfant dans le processus dapprentissage de la lecture est absent.
Alors que ses camarades de classe avaient déjà une idée précise de ce que pourrait être lire,
Instituteur: Stell der vir, bei dir am Gaart land en UFO. E klenge Männche klëmmt eraus. Hie kann nach nët esou gutt eis Sprooch. E freet dech: Wat heescht dat Wuert liesen?
Sébastien: Dat heescht dann huele mer e Blat an dann hëlt een och e Crayon, da mécht een einfach esou Strécher, awer nët egal wat. Da soen ech déi Buschtawen. Wann do eng Schlaang , dat heescht /z/,/s/, an da muss een ëmmer /s/ maachen. En /e/ dat heescht dann /ze/. Et kann een Susi, et kann een Tim, et kann een Tom. Einfach Saachen, déi ganz wichteg sin.
Marc nen avait pas, bien que je lui avais posé les questions dintroduction également dans sa langue maternelle, le français.Marc, la tête baissée: ch weess nët.
Le premier pas fut de renforcer le contact entre lécole et le milieu extrascolaire, dans lequel évolue lenfant.
Quest-ce qui est vraiment important à lenfant?
Ce renforcement du contact nétait possible que grâce à une communication très franche voire intime et dès lors orale et quotidienne avec la famille. Les attaches émotionnelles de Marc étaient surtout sa mère, son frère âgé de cinq ans et sa mamie vivant dans le même ménage. La relation avec les personnes masculines était perturbée par le passé et se réduisait à celle avec son grand-père. Le premier travail que Marc faisait à lécole était celui de retrouver confiance dans un homme qui lui avait été imposé dans la personne de son instituteur. Etant un enfant qui refuse toute forme de violence, Marc a dû trouver sa place dans une classe dont les élèves avaient déjà fait connaissance pour une plus grande partie en maternelle. Mon excursion en famille me laissait également découvrir un garçon qui passait beaucoup de temps avec son grand-père à travailler sur un ordinateur. Il a même reçu en cadeau une petite machine pour enfants, quil apporta à lécole. A part la fonction interne de calculette et dexercice de discrimination auditive (en français), cet ordinateur tout comme dautres objets apportés en classe, lui offrait la possibilité de mettre en évidence son savoir technique et ses capacités orales.
Il est devenu le spécialiste des ordinateurs de classe, sachant manipuler aussi bien DOS ou Windows que le système Macintosh. Marc est devenu un partenaire recherché pour les travaux sur ordinateur, possédant à la fois le know-how, le calme et une bonne capacité danalyse dun mot daprès le flux oral. Pour la fête de Saint Nicolas, Marc avait reçu une voiture téléguidée avec, affichés sur la carrosserie, des mots anglais suggérant ses possibilités demploi: On, off, antenna Voilà des mots, mais personne en classe ne les comprenait. Cest pourquoi le propriétaire, connaissant leur signification, se mettait à fabriquer des descriptions en allemand, quil collait sur la voiture: An, Aus et même eine Antenne
Un jour de décembre, Marc apporte en classe quelque chose dune grande intimité et valeur personnelle: un album de photos, et cest lui qui a fait le choix des photos, il en assume la responsabilité. Les photos montrent lenfant avec des amis qui étaient dans sa classe en maternelle, et qui lui manquent beaucoup, étant donné quil ne faisait pas partie du groupe qui constitue ma classe de première année détudes. Une photo qui lui importe vraiment est celle qui montre son grand-père et lui-même faisant des travaux de jardinage. A chacun qui veut voir cette photo, Marc raconte que son grand-père nest pas encore mort, explication hautement significative pour lui, suggérant à la fois son affection et la peur de perdre encore un homme qui lui est cher. Marc aime bien expliquer ses photos aux autres enfants de la classe, mais la classe étant relativement grande, la bonne volonté na pas suffi pour combler lintérêt de chaque enfant. Voilà pourquoi lenfant a commencé un véritable livre, son livre, en fixant sous les photos les explications que lui, il juge indispensables à leur compréhension.
Les séances de rédaction régulières ont lieu aussi bien durant des heures de travail libre que durant des leçons plus guidées. Marc reçoit chaque fois le support volontiers dun ou de deux élèves, souvent beaucoup plus forts que lui en allemand, de manière que mon rôle se réduit à celui de conseiller technique ou de correcteur officiel. Cependant, la majeure partie des informations manquantes, comme lorthographe de certains mots tel que Kürbis ont été, soit fournies par dautres élèves, soit trouvées dans des livres du type Kinderduden (dictionnaire à images). Les interactions constituent toujours une communication très vive et un dialogue authentique à la fois sur le contenu que sur la forme grammaticale. La coopération entre les enfants a comme base une réalisation concrète, autonome et significative. Les différences individuelles des capacités langagières constituent pour tous les participants, et surtout pour Marc, une occasion pour développer de nouvelles connaissances langagières. Le livre-album offre un champ daction qui rend possible un travail dans une zone proximale de développement1, dans laquelle les enfants qui participent à ce travail, construisent la conscience de ce que peut être le langage au sens large,y compris lire et écrire.
Marc: Marc und der
Jeff: /d/
Marc: /d/ da musse mer Dësch schreiwen:
Jeff: Jo, Dësch, Tisch.
Marc: Jo, en /d/, en /d/,
Jeff: Nee, en /t/, wéi bei Tisch, schreiwe mer jo.
Marc: Nee, wéi Dësch.
Sébastien: Mee et as awer Tisch op Däitsch.
Marc: Der Dische
Jeff: En /t/
Marc: /t/, /t/, /t/
Jeff: E groussen
Sébastien: Dat kann een upaken.
Jeff: en /i/
Marc: /i/
Jeff: Tisch. Lo weess ech nët méi.
Lo muss de dat do (montre le mot Schiff) schreiwen. En /z/, en /h/ an en /tze/.
Marc en sécriant: Tisch. Komm mir gin dat dem Här Zepp weisen Mir sin déi Guttst vun der ganzer Welt.
Comparant au produit final la genèse du mot Tisch qui couronne une seule photo de lalbum de Marc, on peut facilement imaginer le travail fantastique et surtout la motivation nécessaires pour sous-titrer une trentaine de photos.
Pour Marc ce livre-album constitue également une possibilité de repenser des événements précis de son passé en les communiquant à des tiers. Les photos qui pourraient lui rappeler les problèmes en relation avec son père nont pas encore été choisies jusquà présent. Celles qui ont été sous-titrées jusquà Noël, montrent Marc toujours au centre dune action, dont il est fier, ou au milieu damis, quil aime beaucoup.
Cependant, aussi beaux que puissent paraître les progrès, beaucoup de questions restent posées. Bien quauteur principal des textes de son livre, Marc connaît toujours des difficultés à identifier certains mots quand il lit dans son livre. Et quels seront les transferts des apprentissages réalisés sur les autres supports de langage écrit? Il est plus facile pour Marc de construire un mot en analysant le flux acoustique, que de partir de la trace écrite. Mais il ne faut pas oublier non plus que le niveau linguistique et sémantique de ses propres textes dépasse de loin celui du manuel officiel. La lecture des messages écrits dans son album demande un effort considérable à lenfant. Dailleurs nest-ce pas cela que parents et instituteurs pourraient exiger dun bon abécédaire?
Un autre problème est lévaluation des compétences de lapprenant, qui travaille à base dun matériel langagier qui, pour lui, est pourvu de sens. La question saggrave du moment où jessaie de façon conséquente, daccorder à chaque enfant le même droit. Comment organiser un tel enseignement? Il est évident que lévaluation ne peut plus se faire de manière traditionnelle, utilisant des devoirs élaborés pour toute la classe, quon imagine ayant atteint le même stade de développement langagier. Un rapport individuel du développement langagier (primary language record, individueller Sprachentwicklungsbericht 2) devient alors plus précis que les traditionnels devoirs en classe qui dailleurs ne reflètent que très mal le processus dapprentissage dun enfant. Cela demande un changement de la vision de lenseignement actuel, de ce que signifie apprendre, ainsi que du rôle des personnes concernées, apprenants, enseignants et parents. Cela demande surtout une confiance mutuelle, qui ne peut être atteinte que si lécole joue cartes sur table et cherche le contact avec la réalité familiale et familière de lenfant.
Finalement, je crois que tout enseignant qui essaie de donner un sens aux apprentissages langagiers de chaque enfant, risque de se retrouver devant un dilemme sil continue à sorienter au matériel proposé par les autorités ministérielles responsables ou par les syndicats. Le cas de Marc nest pas à comprendre comme exemple hasardeux suggérant le rejet anarchique du programme officiel. Il souligne plutôt la nécessité croissante de coordonner le respect des besoins réels de lenfant et lenseignement en classe pour mieux atteindre les finalités scolaires.
1 Vygotsky. L. S., 1978, Mind in society, p. 86, Cambridge, Mass.: Harvard University Press
2 Kinarian, Claude & Jeanne Nour-El-Din-Letsch & Marie-Paul Origer & Brigitte Stammet & Marc Wantz, 1996, Aeppelchen 2
Kirsch, Claudine & Jeanne Nour-El-Din-Letsch & Christian Schwart & Brigitte Stammet, 1996, Aeppelchen 3
| Prendre un enfant au sérieux est aussi une forme élémentaire de respect qu'il faudrait essayer de faire renaître en classe |
Jean ZEPP
instituteur à Luxembourg Cents
première année d'études
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