DECOPRIM 1/97 : suite

Astrid Senninger-Gros
Institutrice à Remich
Alain Lentz
Instituteur à Mersch

Vraiment une "île de paix" ?

En avril 1997, un groupe d'enseignants faisant partie du projet DECOPRIM1 a eu la possibilité de visiter pendant quelques journées une école préscolaire et primaire dans le sud-est de Londres, à savoir la Kender Primary School dans le district de Lewisham.
Cette visite a été préparée (au préalable) grâce aux séminaires organisés avec le Goldsmiths' College de Londres qui se trouve d' ailleurs à proximité de l'école visitée. Eve Gregory, Rosalyne George et Chris Kearney nous avaient préparés à trouver une école dans un quartier assez défavorisé de Londres. Alors à quoi s' attendre?
En effet, après une situation de très grande liberté sur les contenus de la matière enseignée, on a introduit, en 1989 le National Curriculum. Les contenus ont été réglementés de façon assez stricte. Après la période des écoles ouvertes, les open schools, on a réintroduit plus de rigueur dans l'enseignement. Nous, on se demandait comment fonctionne une école dans un tel milieu politique et social.
La première chose que nous avons vue était la haute grille de fer qui entourait toute l'enceinte de l'école.
Depuis l'attentat du 13 mars 1996 à la Dunblane Primary School où un tireur fou a pénétré dans une école et tué 16 élèves et une enseignante, les mesures de sécurité dans et autour des écoles ont été sensiblement renforcées. Tous les gens entrant dans une école doivent s'identifier et s'inscrire dans un registre. Après, ils reçoivent un badge portant leur nom et leur fonction.
Ce que nous avons remarqué enseuite étaient les dimensions et l’aspect général du bâtiment avec ses petits escaliers, ses couloirs étroits et son architecture à coins et recoins. Deuxième aspect inhabituel: les enfants tous vêtus d'un uniforme vert. Troisièmement: le calme régnant dans l'enceinte de l'école.. Les enfants se déplaçaient en rangée, les mains dans le dos, sans se bousculer, sans courir ou crier Pas d'enfants bruyants dans les couloirs, pas de disputes ouvertes, pas de sonnerie pour les récréations ... S'agissait-il là de la fameuse discipline britannique ou est-ce que les enseignaints de cette école étaient tellement sévères que tout simplement les élèves n'osaient pas?
Nous avons remarqué que les enfants étaient très polis, attentifs vis-à-vis de nous, visiteurs, des enseignants et aussi l'un vis-à-vis de l'autre, impressions qui allaient d'ailleurs se confirmer pendant notre séjour.
Les rencontres avec la directrice (ou headteacher) de l'école, Lynn Hayward, nous ont permis de situer un peu nos impressions. Tout d'abord, la première entrevue avec Mrs Hayward a eu lieu dans la bibliothèque. La bibliothèque de la Kender Primary School est un lieu très accueillant. Elle regorge de livres bien rangés selon les différents thèmes. Des fauteuils et tables se trouvent dans les coins, il y a des ordinateurs, des affiches, des panneaux incitant les enfants à lire tels ou tels livres. C'est un lieu très agréable où l'on se sentait tout de suite à l'aise. Elle sert entre autre de lieu de réunions, de rencontres. Les élèves y entrent librement, seuls ou en groupes. Elle sert aussi pour des cours d'appui ou des cours de lecture individuelle.
Mrs Hayward nous expliquait ensuite le contexte social de son école. La situation des enfants fréquentant l'école est effectivement souvent très difficile: le chômage, la drogue, la pauvreté sont quotidiens. D'autre part, la majeure partie des enfants est issue de familles immigrées (provenant surtout de l'Inde et des Caraïbes) de sorte que l'anglais appris à l'école n'est pas la langue parlée à domicile.
Beaucoup de nos observations qui nous ont étonnés au début s'expliquent par le contexte social et politique de l' Angleterre. Il est vrai que chaque pays, de même qu'il a un passé culturel différent des autres pays a aussi une approche différente vis-à-vis de l'école.
Ainsi, pendant beaucoup de nos entretiens avec la directrice et avec les autres enseignants, nous avons eu l'impression qu'on s'excusait beaucoup: entre autre de l'état du bâtiment qui, à nos yeux, était bien entretenu, et de la qualité de l'enseignement. Les enseignants cherchaient à minimiser leur travail qui tout de même est considérable. Mais cela n'est pas étrange dans un pays marqué encore par une époque victorienne où, d' après une blague, on s'excuse quand, dans le métro, le voisin vous marche sur le pied.
Un volet de la politique de l'école vise à offrir aux enfants, comme le décrivait la directrice, "an island of peace", un ilôt où on essaie de "protéger" en quelque sorte les enfants du contexte social défavorable qu'ils vivent tous les jours. On ne veut pas laisser entrer ces problèmes dans l'enceinte de l'école: les règles de la rue ne valent pas à l'école! Avec les vêtements tous identiques, les enfants devraient montrer qu'ils appartiennent à un groupe d'individus vivant, travaillant et jouant sous le même toit. Les jeans sont proscrits à l'école! Selon Lynn Hayward, en bannissant les street dresses, on éviterait les comportements que beaucoup de jeunes adoptent dehors. D' autre part, l'uniforme effacerait les différences sociales: plus de soucis d'avoir des vêtements de telle ou telle marque, les enfants de familles très pauvres ne se distingueraient plus des autres par le manque de beaux vêtements.
Pendant la deuxième journée de notre séjour nous avons pu assister à une assembly. Tous les élèves de l'école se réunissaient dans la salle d'assemblée, utilisée en d'autres moments comme salle de sports. Les enfants entraient dans la salle, en rangée suivant leur classe. Le tout se passait en silence, il y avait juste un magnétoscope qui faisait entendre de la musique classique. Les enfants s'asseyaient, la directrice les saluait. Ensuite les différentes classes présentaient ce qu'ils avaient appris ou produit durant les derniers jours ou semaines. Des enfants jouaient de la flûte, d'autres présentaient des dessins, des textes et des histoires qu'ils avaient rédigés. On annonçait les résultats de l'équipe de football de l'école qui avait gagné la veille ... Un garçon de la cinquième année lisait un poème écrit pour une fille de sa classe. Toutes les présentations étaient applaudies par les autres élèves et la directrice félicitait les élèves et les encourageait. On voyait très bien que les enfants étaient très fiers de leur travail et de l'intérêt qu'il suscitait chez leurs collègues.
C'était là surtout que l'école nous apparut le plus comme une entité, un tout. Les petits admiraient les travaux des grands, les grands étaient fiers de pouvoir les présenter, de les expliquer et vice versa. Que vaut un travail qui est fait sans être présenté, une lettre qui est écrite sans être lue?
On était tous d'accord que chez nous, au Luxembourg, beaucoup d'écoles fonctionnent comme un ensemble de classes isolées. On s'entend bien ou moins bien avec son voisin de palier on fait son programme et pour le reste, on ferme les portes. La collaboration entre classes comme l'ont décrite Brigitte Claerebout et Nathalie Jaeger 1 sont rares.
Dans la Kender Primary School, les portes sont toujours ouvertes. Pour commencer, elles sont en verre, chacun peut voir du couloir ce qui se passe dans les salles de classes. Malgré les mesures de sécurité que nous avons décrites plus haut, l'école s'efforce à offrir la plus grande transparence dans son organisation et dans son fonctionnement. Ainsi, près de la porte d'entrée se trouve un présentoir avec des informations pour les parents. Puis, on sort son travail dans les corridors. Il y a partout des expositions sur tel ou tel projet.
La plupart des enseignants sont titulaires d'une classe, mais en même temps responsables de tel ou tel volet de l'organisation. Il y a par exemple quatre responsables de la reading policy. Ainsi du début de la scolarisation jusqu'à la classe finale du primaire, la lecture est enseignée selon la même méthode.

En Angleterre, plus encore que dans les autres pays, le métier d’enseignant est devenu un métier de femmes. Dans toute l’école, il n’y a qu’un seul instituteur. On nous l’a expliqué en partie par le fait que les enseignants sont tellement mal rémunérés, que le salaire ne suffit en aucun cas pour subvenir aux besoins d’une famille. A cela s’ajoute que le métier d’enseignant n’est pas un emploi sûr comme au Luxembourg. Un enseignant d’un certain âge aura du mal à trouver un nouveau poste (vu son salaire plus élevé et vu le fait que c’est l’école qui paie l’instituteur) si pour une raison ou une autre il perd son emploi dans une école donnée.

Ce qui nous a le plus frappés, c'est la quantité de livres qu'on trouve partout dans l'école, non seulement dans la bibliothèque, mais dans toutes les salles de classes et dans les couloirs. Le contact avec le livre n'est pas réduit au choix hebdomadaire d'un livre pour la lecture à domicile.
Les livres sont regroupés par thèmes, ou par catégories d' âge. Ils sont présentés de façon ouverte, alléchante même, invitant à les prendre dans la main, à les feuilleter et à les lire. On voit d'ailleurs partout des panneaux invitant les enfants à regarder les livres de plus près, à se mettre dans un coin et à les lire.
De même, nous avons pu voir dans les corridors des invitations à regarder les albums-photos. Dans ces albums se trouvaient les photos de sorties ou d'événements extraordinaires.
Des explications écrites donnaient plus d'informations sur chaque image.
Un autre volet de la school policy de la Kender Primary School est de contacter régulièrement les parents. Ils sont informés sur les progrès des enfants et surtout intégrés dans la vie scolaire. Pour cela, ils sont invités à venir assister leur enfant ou des groupes d'enfants à l'école. Ainsi, on ne doit pas être surpris de voir 3 à 5 intervenants dans une même salle de classe. Mais il faut remarquer que les effectifs de classe se situent entre 30 et 35 enfants!
On pourrait citer ici l'exemple d'un père que nous avons rencontré le deuxième jour. II était présent dans la bibliothèque et lisait avec un groupe d'élèves. On l'a questionné pour savoir comment il a eu l'idée de devenir un helper bénévole.
Il nous racontait qu'il trouvait très bien le fait que les parents puissent venir à l'école. Grand bricoleur, il avait proposé ses services pour des petits travaux de réparation ou d'entretien. Alors la directrice lui a proposé de lire avec les enfants, car c'est là que se situe pour elle le travail le plus important de son école.
Dans la nursery school, il y avait une maman en train de dessiner avec un groupe d'enfants. Dans cette salle de classe se trouvaient quatre adultes: l'institutrice, une stagiaire, une maman et la femme de ménage.

Autre différence avec le Luxembourg: entre le jardin d’enfants (nursery) et l’école primaire se trouve une classe intermédiaire (reception class) pour les enfants qui en septembre ne sont pas encore prêts (en raison de leur âge ou de leur maturité) pour aller en première année d’études et où il sont déjà peu à peu confrontés à l’univers des chiffres et des lettres.

Le développement des capacités langagières de tous les enfants représente le volet le plus important du travail éducatif de la Kender Primary School .
ll faut remarquer que l'apprentissage de la langue anglaise se fait dès le début par la lecture de livres simples. A la différence d' avec le Luxembourg, il n'y a pas de livres officiels (Fibel) mais le National Curriculum propose uniquement des listes de livres pour enfants, livres recommandés aux enseignants pour le travail en classe, regroupant des thèmes variés. Ces livres s' appellent Core Books. La lecture se fait aussi souvent que possible en situation individuelle (un élève avec l'enseignant) ou en petits groupes. Les parents sont invités dès le début à participer à ce travail en classe comme on l'a déjà décrit plus haut. De même, les enfants emmènent plusieurs fois par semaine un livre à la maison qu'ils sont censés lire avec leurs parents (sharing book), lecture contrôlée d'ailleurs régulièrement par des fiches d’autoévaluation (work sheets).
Pour familiariser les parents avec le travail des enseignants, l'école a publié quelques brochures et dépliants disposés près de l'entrée avec l'invitation à tous les parents à s'en servir. Ils traitent entre autres les thèmes suivants:

Ces petits livrets expliquent de façon très simple aux parents comment fonctionne le processus d'apprentissage et comment ils peuvent aider leurs enfants. Les parents savent ce qui est fait à l'école. Il faut ajouter que beaucoup de ces parents ont eu des expériences très négatives pendant leur propre scolarité.

Très souvent, ils veulent aider leurs enfants, mais ne savent a priori pas comment s'y prendre. Ces brochures rendent l'école plus transparente et aident beaucoup les parents.
Les tests nationaux introduits depuis peu se passent de la façon suivante: tous les enfants anglais sont soumis à l'âge de 7, 11 et 14 ans à des tests standardisés permettant d'évaluer au niveau national leurs progrès et connaissances. A l'âge de 7 ans par exemple, ces tests contrôlent les connaissances d'anglais (lecture, oral et écrit) ainsi que les mathématiques. Dès qu'un enfant n'atteint pas ce niveau, il fait partie du programme des special needs. Un groupe de quatre enseignants (le literacy team) s'occupe exclusivement de l' appui individuel d'enfants, surtout d'enfants avec des problèmes de lecture. Le travail a lieu ou bien dans la salle de classe ou bien dans la bibliothèque de l'école. Dans la Kender Primary School aucun enfant ne doublera une classe, mais pourra profiter à l'avenir d'appui spécial en cas de problèmes scolaires.
Malheureusement, ces tests exercent une pression non seulement sur les enfants, mais aussi sur les enseignants et donc sur la vie scolaire en général. En effet, la préparation de ces tests devient tellement primordiale que l'enseignement se déroule souvent de manière dirigée avec un drill and practice l'emportant (trop?) souvent sur un enseignement plus ouvert ou laissant place à la voix de l'enfant, à ses propres sujets et préoccupations. L'école ne fonctionne plus tellement sous forme de projets à enseignement interdisciplinaire, mais les branches scientifiques ou artistiques semblent fonctionner à part.
Les projets exposés dans les couloirs semblent se limiter à l'éducation artistique ou scientifique.

Sous la pression de devoir se justifier vis-à-vis de l’extérieur (parents, inspection) et pour pouvoir concurencer d’autres établissements (les résultats des tests nationaux sont en effet publiés en tant que classement dans la presse), l’école est obligée de documenter son travail et de mettre en évidence tout ce qu’elle réalise dans l’intérêt des enfants.

Il est important de savoir que, bien que publiques, les écoles primaires fonctionnent en partie comme une entreprise privée. Ainsi, la Kender Primary School reçoit un budget d'environ un demi-million de livres par an (environ 30 mio. de francs) ou plus exactement 1.800 £ par enfant. Elle doit essayer de couvrir toutes les dépenses avec cet argent. Si on déduit les salaires et autres dépenses courantes, il ne reste plus qu'un pourcentage minime du budget initial pour acquérir du matériel didactique. Or, l'école regorge de livres, des ordinateurs fonctionnent dans chaque salle de classe, partout on trouve des jeux éducatifs. Comment est-ce possible avec des moyens financiers si réduits? L’explication se résume un peu dans le proverbe "nécessité est mère d'industrie". Sous la direction de Lynn Hayward, une gestion contrôlée des dépenses et la recherche de soutiens financiers ont permis d'équiper l'école avec du matériel.up to date.

Les points suivants ont donné lieu à de multiples discussions

Dans le dernier séminaire avec les enseignants du Goldsmiths' College le 3 juin à Walferdange, Chris Kearney disait que les Anglais étaient pour l'instant "obsessed by assessment".
Certains de nos collègues ont très bien décrit les problèmes de l' assessment si on travaille dans un cadre où l'on veut donner de la place à la voix de l'enfant. 2
Cette visite de la Kender Primary School ne doit pas être considérée comme un réservoir d'idées que nous pourrons ensuite transposer dans notre système scolaire au Luxembourg. On peut toujours faire certaines comparaisons, trouver des ressemblances ou des dissonances. Mais le plus important est de voir une école fonctionner dans son contexte socioculturel. Nous nous sommes rendu compte du concept global de cette école. Préparés par les seminaires du Goldsmiths' College des mois de novembre et mars ici au Luxembourg, et entourés par ce même collège à Londre, nous avons eu l'occasion de voir un peu plus loin.que de simples visiteurs. Nous avons eu la possibilité d'avoir des entretiens approfondis avec la directrice et les enseignants, de faire des observations précises, et c'était pour nous tous une expérience très enrichissante.

1 Claerebout, Brigitte & Nathalie Jaeger, 1997, dans: DECOPRIM1 1/97, pp. 35-43 , Luxembourg MENFP/ SCRIPT

2 Kinarian, Claude & al., 1996, dans: Äppelchen 2, pp. 40-42 et: Äppelchen 3, pp. 10-15, Luxembourg, MENFP/SCRIPT

 

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Astrid Senninger-Gros
Institutrice à Remich
Alain Lentz
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