DECOPRIM 1/97 : suite

Claudine Kirsch
2ème année d'études
Mondercange

Suite du texte ...

Les trois filles travaillaient dans l'annexe de la salle de classe sans l'aide d'un dictionnaire. Elles ne venaient qu'une seule fois dans la salle pour demander la traduction du mot grotte. Elles avançaient très vite: après un quart d'heure, elles avaient terminé.
Les filles travaillaient attentivement. Elles avaient sûrement préparé et répété l'histoire à plusieurs reprises avant de l'enregistrer. Ainsi elles étaient sûres d'arriver immédiatement à enregistrer des énoncés "exacts". En suivant les numéros des icônes (les parties enregistrées sont représentées pardes icônes sur l'ordinateur), on constate que seuls les numéros 4 et 9 manquent. Les propos y relatifs avaient fait l'objet d'une évaluation de la part des filles. Les enregistrements qui ne leur plaisaient pas étaient jetés à la poubelle. D'habitude, les enfants utilisèrent cette dernière beaucoup plus souvent lors de leurs enregistrements.

Quels sont les facteurs entrant en jeu pour qu'il soit possible de raconter une telle histoire?

L'importance du contexte socioculturel de l'apprentissage

Supposer que les filles n'étaient pas en "contact direct" avec le français n'est pas tout a fait vrai. Il est bien juste qu'elles n'ont pas l'occasion d'utiliser le français chez eux, mais au Luxembourg, la situation linguistique est telle que le français est omniprésent.
La majorité des immigrés 3 et des frontaliers 4 parle français. C'est également cette langue que choisissent, dans la majorité des cas, les Luxembourgeois et les étrangers pour se parler. Un sondage révèle que "... 79% des Luxembourgeois et 58% des étrangers utilisent, comme première langue véhiculaire, donc de communication, le français. L'allemand et l'anglais, dans les relations de ce type, ne comptent pas réellement." 5
Le français écrit n'est pas moins présent. Jadis, le livre était un des seuls lieux de rencontre. Aujourd'hui, on retrouve l'écrit sous différentes formes, le livre n'étant qu'une forme parmi d'autres. "Other forms of popular literacy are newspapers, advertisements, computer games, comics, films, pop videos, television news coverage with graphs, maps, inserts and computer graphics, magazines, letters, computer printouts and street literacy." 6
Les enfants sont en contact permanent avec tous ces éléments de literacy 7 sans pour autant utiliser ces ressources d'une manière consciente. 8

A) Analyse avec les enfants du contexte socioculturel général

 Bild 19 Afin que les enfants prennent conscience des facteurs et des possibilités d'interactions qu'ils engendrent, je voulais analyser le contexte socioculturel avec eux. La question posée était la suivante: Regarde autour de toi, pense à tous les endroits que tu fréquentes! Trouves-tu des mots français?
Les élèves remarquaient aussitôt qu'ils n'avaient pas besoin de chercher très loin pour en trouver une multitude: beaucoup d'indications sur les boites, les vêtements et les affaires de classe sont en français. Il en est de même pour certains journaux, livres, programmes d'ordinateurs, cartes de menu, .... . Il suffit d'ailleurs de regarder par la fenêtre de notre salle de classe pour voir des mots comme boulangerie, commune, police, postes, restaurant ou de se promener dans les couloirs de l'école pour lire des affiches françaises.
Le lendemain, les enfants apportaient des boites, des journaux et des cartes postales. Ils les collaient sur un poster et notaient les autres points de rencontre susceptibles de provoquer communication et interaction.

Dans une deuxième étape, je portais l'attention vers le français oral. Les réponses ci-après proviennent des interviews réalisés avec chaque enfant lors de l'établissement du language record 9
et d'une conversation faite en classe. La question posée était la suivante: Connaissez-vous des personnes parlant français?
Où pouvez-vous entendre cette langue?

Un enfant racontait que ses parents parlaient parfois français entre eux pour éviter qu'il ne puisse les comprendre. Il commentait: " Mais ça va changer maintenant!" Cette remarque traduisait sa volonté et son initiative pour apprendre une langue étrangère. D'autres enfants rigolaient. car ils vivaient parfois la même situation chez eux.
Je posais une autre question aux élèves: Pourquoi apprenons-nous le français? Cette question donna du fil à retordre Finalement les enfants trouvaient une réponse: On apprend pour pouvoir parler dans des pays où on parle le français et puisque la France et la Belgique sont à côté, on apprend le français.

Toutes les réponses furent notées sur notre poster qui regroupait désormais beaucoup de situations, où l' on pouvait, sous ses différentes formes, trouver et utiliser le français oral et écrit On retrouve évidemment les éléments de literacy énumérés par Eve Bearne6 Cette fois-ci, ce sont les enfants qui les ont identifiés! Ils montrent par là qu'ils sont parfaitement capables d'analyser leur entourage. En tant qu'êtres actifs, ils réfléchissent sur le monde, essaient de le comprendre et d'exprImer leur vue personnelle sur la manière dont il fonctionne. C'est la marque d'un esprit actif de montrer de l'intérêt et de la motivation à vouloir comprendre à apprendre. à connaître. Malheureusement, à l'école, les expériences des enfants ne sont souvent ni considérées, ni prises comme point de départ de l'apprentissage scolaire. D'ailleurs, de leur côté, les éléves ne s'y attendent pas! Ainsi, les enfants du préscolaire se font déjà des idées trés précises sur l'enseignement primaire apprendre à calculer, à lire et à écrire, mais en même temps être soumis à de multiples contraintes et des mesures disciplinaires. L'enseignement et le processus d'apprentissage ne sont vus en relation ni avec le développement personnel, ni avec la réalIté extrascolaire. 10
L'exemple de mon travail avec les enfants montre que l'école peut aisément organiser l'apprentissage autour des expériences des enfants et offrir aux petits encore bien d'autres possibilités pour expérimenter et analyser le monde de façon active et constructive. Un tel enseignement/apprentissage actif s'oppose à une instruction qui exige un apprenant réceptif et donc plutôt passif ce qui entraîne souvent un apprentissage superficiel et fugitif
Le poster montre à la fin la faculté d'analyse des enfants et l'intérêt qu'ils portent envers d'autres langues que celles qu'ils maîtrisent déjà. Leur motivation est intrinsèque. La production des enfants me permettait de prendre enfin conscience de la richesse que je pouvais exploiter. Ainsi, je décidais d'organiser mon enseignement à partir des acquis des enfants. Je leur proposais d'enregistrer tous les mots français qu'ils se rappelaient. Cette activité fut acclamée avec joie. Tenant compte des réflexions précédentes, chacun s'en jugeait capable.
Voilà les énoncés resp. questions que les enfants énuméraient fin janvier:
cochon, papillon, non, oui, garçon, fille, mère, père, grand-mère, grand-père, comment ça s'appelle? Poisson, école, chat, chien, comment vous appelle? matin, le, la, je, moi, cheval, et qu'est-ce que ça va bien, la gomme, la fenêtre, je l'aime, le magasin, l'éléphant, porte, le crayon, la craie, le poupée, la banane, la pomme, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, rouge. jaune, blanc, noir, bleu, vert, rose.
Analysons les énoncés utilisés: la question Comment vous vous appelez? et les mots comme je, moi non, oui sont appris lors du contact avec des personnes parlant français. Combien de fois entend-on chanter resp. dire quelqu'un je l'(t')aime? D'autres énoncés indiquent les intérêts des enfants: les animaux, couleurs, affaires de classe. Les chiffres sont connus depuis longtemps. Les enfants se font en effet un plaisir d'apprendre à compter dans différentes langues. La connaissance d'une autre catégorie linguistique, les articles, montre que les enfants font déjà attention à la grammaire. Bizarre?!? En fait non, car les enfants savent que la grammaire et l'orthographe sont importantes dans notre système scolaire. Lors de l'interview sur l'enseignement primaire, les enfants du préscolaire montrent qu'ils ont déjà compris cet état de choses.10
J'étais quand même très étonnée d'entendre des Luxembourgeois prononcer quelques mots avec l'article! Je demandais la signification des mots le et la. Les enfants me répondaient que le signifie der et la die. Ils ajoutaient qu'il n'existe pas de neutre en français. Je voulais savoir d'où ils tenaient ces informations. Une fille m'expliquait qu'elle avait vu ces mots dans un livre et demandé la signification à sa mère. D'autres enfants avaient constaté la même chose en procédant de la manière opposée: ils demandaient à leurs parents des traductions de mots allemands.
Tous ces énoncés ont été appris et utilisés dans le contexte socioculturel luxembourgeois: David Buckingham et Julian Sefton l'expriment de la manière suivante: "(...) children's competencies in using language cannot be abstracted from the social contexts and relationships in which they are Acquired and used. The development of literacy, in this sense, is an inherently social and cultural process; and as historical and cross-cultural studies have shown, forms of literacy are inevitably plural and diverse." 11
Le développement d'une langue est donc un processus social et culturel, mettant l'accent sur les interactions. Avant de montrer les différentes productions des enfants, il me semble important de décrire le microcadre socioculturel de notre classe.

3
Au 1er janvier 1996, la population totale comptait 412.800 habitants, dont 274.750 Luxembourgeois.
Parmi les 30,1% d'Etrangers des pays de la Communauté Européenne, 24,1% sont des Portugais, Italiens, Français et Belges ( Le chiffre s'élève à 98.600 habitants). / tableau des nationalités ( évalution annuelle de la Statec ) / Xénophobie au Luxembourg - Une argumentation, Commission luxembourgeoise "Justice et Paix", 1997
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4
" Entre 1984 et 1996, le nombre de frontaliers est passé de 15500 à 56810.
82 % (=46458) proviennent de la France et de la Belgique. Ces chiffres ne tiennent pas compte des 972 frontaliers de nationalité luxembourgeoise qui résident dans les pays limitrophes."
SESOPI - Centre intercomunautaire / Xénophobie au Luxembourg - Une argumentation, Commission luxembourgeoise "Justice et Paix", 1997

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5
Le jeudi, édition du 17 avril 1997, p. 7

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6
Bearne, Eve (ed.), 1995, Greater Expectations - Children Reading Writing, p. 5: London: Cassell
dans
Gretsch, Gérard, 1996, Literacy, rapport final R&D DECOLAP

Luxembourg : MENFP/SCRIPT

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7
Gretsch, Gérard, 1996, Literacy, rapport final R&D DECOLAP

Luxembourg : MENFP/SCRIPT

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8
Fiermonte, Pino,
Language, Learning and the Media , dans :
Decoprim 1/97, p. 86, Luxembourg : MENFP/SCRIPT

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9
Kinarian CLaude & al., 1996,
Der individuelle Sprachentwicklungsbericht , dans :
Appelchen 2, p. 40, Luxembourg : MENFP/SCRIPT

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10
Dumont, Paul,1996
" Wat as d'eischt Schouljoër ?" -
Wie Kinder aus der Vorschule die Primärschule sehen, dans Appelchen 3, pp. 46-49, Luxembourg: MENFP/SCRIPT
Schuljahr in Berchem, dans DECOPRIM1suite, Luxembourg: MENFP/SCRIPT

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11
Buckingham, David & Julian Sefton-Green, 1994, Cultural Studies Goes to School
- Reading and Teaching Popular Media, p. 5, London: Taylor & Fancis dans (7)

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