Les trois filles travaillaient dans l'annexe de la salle de classe sans l'aide d'un dictionnaire.
Elles ne venaient qu'une seule fois dans la salle pour demander la traduction du mot grotte.
Elles avançaient très vite: après un quart d'heure, elles avaient terminé.
Les filles travaillaient attentivement. Elles avaient sûrement préparé et répété
l'histoire à plusieurs reprises avant de l'enregistrer. Ainsi elles étaient sûres d'arriver
immédiatement à enregistrer des énoncés "exacts". En suivant les numéros des
icônes (les parties enregistrées sont représentées pardes icônes sur l'ordinateur),
on constate que seuls les numéros 4 et 9 manquent. Les propos y relatifs avaient fait l'objet d'une
évaluation de la part des filles. Les enregistrements qui ne leur plaisaient pas étaient jetés
à la poubelle. D'habitude, les enfants utilisèrent cette dernière beaucoup plus souvent
lors de leurs enregistrements.
Quels sont les facteurs entrant en jeu pour qu'il soit possible de raconter une telle histoire?
| L'importance du contexte socioculturel de l'apprentissage |
Supposer que les filles n'étaient pas en "contact direct" avec le français n'est pas tout a fait
vrai. Il est bien juste qu'elles n'ont pas l'occasion d'utiliser le français chez eux, mais au Luxembourg,
la situation linguistique est telle que le français est omniprésent.
La majorité des immigrés 3 et des frontaliers 4
parle français. C'est également cette langue que choisissent, dans la majorité
des cas, les Luxembourgeois et les étrangers pour se parler. Un sondage révèle que "...
79% des Luxembourgeois et 58% des étrangers utilisent, comme première langue véhiculaire,
donc de communication, le français. L'allemand et l'anglais, dans les relations de ce type, ne
comptent pas réellement." 5
Le français écrit n'est pas moins présent. Jadis, le livre était un des seuls
lieux de rencontre. Aujourd'hui, on retrouve l'écrit sous différentes formes, le livre
n'étant qu'une forme parmi d'autres. "Other forms of popular literacy are newspapers,
advertisements, computer games, comics, films, pop videos, television news coverage with graphs, maps,
inserts and computer graphics, magazines, letters, computer printouts and street literacy."
6
Les enfants sont en contact permanent avec tous ces éléments de literacy 7
sans pour autant utiliser ces ressources d'une manière consciente. 8
| A) Analyse avec les enfants du contexte socioculturel général |
Afin que les enfants prennent conscience des facteurs et des possibilités d'interactions qu'ils engendrent,
je voulais analyser le contexte socioculturel avec eux. La question posée était la suivante: Regarde
autour de toi, pense à tous les endroits que tu fréquentes! Trouves-tu des mots français?
Les élèves remarquaient aussitôt qu'ils n'avaient pas besoin de chercher très
loin pour en trouver une multitude: beaucoup d'indications sur les boites, les vêtements et les
affaires de classe sont en français. Il en est de même pour certains journaux, livres,
programmes d'ordinateurs, cartes de menu, .... . Il suffit d'ailleurs de regarder par la fenêtre
de notre salle de classe pour voir des mots comme boulangerie, commune, police, postes, restaurant
ou de se promener dans les couloirs de l'école pour lire des affiches françaises.
Le lendemain, les enfants apportaient des boites, des journaux et des cartes postales. Ils les collaient
sur un poster et notaient les autres points de rencontre susceptibles de provoquer communication et
interaction.
Dans une deuxième étape, je portais l'attention vers le français oral.
Les réponses ci-après proviennent des interviews réalisés avec chaque enfant lors de
l'établissement du language record 9
et d'une conversation faite en classe. La question posée était la suivante:
Connaissez-vous des personnes parlant français?
Où pouvez-vous entendre cette langue?
Toutes les réponses furent notées sur notre poster qui regroupait désormais
beaucoup de situations, où l' on pouvait, sous ses différentes formes, trouver et utiliser
le français oral et écrit On retrouve évidemment les éléments de literacy
énumérés par Eve Bearne6 Cette fois-ci, ce sont les enfants qui les ont identifiés!
Ils montrent par là qu'ils sont parfaitement capables d'analyser leur entourage. En tant qu'êtres actifs,
ils réfléchissent sur le monde, essaient de le comprendre et d'exprImer leur vue personnelle sur la
manière dont il fonctionne. C'est la marque d'un esprit actif de montrer de l'intérêt et de la
motivation à vouloir comprendre à apprendre. à connaître. Malheureusement,
à l'école, les expériences des enfants ne sont souvent ni considérées,
ni prises comme point de départ de l'apprentissage scolaire. D'ailleurs, de leur côté,
les éléves ne s'y attendent pas! Ainsi, les enfants du préscolaire se font déjà
des idées trés précises sur l'enseignement primaire apprendre à calculer, à lire
et à écrire, mais en même temps être soumis à de multiples contraintes et des mesures
disciplinaires. L'enseignement et le processus d'apprentissage ne sont vus en relation ni avec le développement
personnel, ni avec la réalIté extrascolaire.
10
L'exemple de mon travail avec les enfants montre que l'école peut aisément organiser
l'apprentissage autour des expériences des enfants et offrir aux petits encore bien d'autres
possibilités pour expérimenter et analyser le monde de façon active et constructive.
Un tel enseignement/apprentissage actif s'oppose à une instruction qui exige un apprenant réceptif
et donc plutôt passif ce qui entraîne souvent un apprentissage superficiel et fugitif
Le poster montre à la fin la faculté d'analyse des enfants et l'intérêt qu'ils
portent envers d'autres langues que celles qu'ils maîtrisent déjà. Leur motivation est
intrinsèque. La production des enfants me permettait de prendre enfin conscience de la richesse que
je pouvais exploiter. Ainsi, je décidais d'organiser mon enseignement à partir des acquis des
enfants. Je leur proposais d'enregistrer tous les mots français qu'ils se rappelaient. Cette
activité fut acclamée avec joie. Tenant compte des réflexions précédentes,
chacun s'en jugeait capable.
Voilà les énoncés resp. questions que les enfants énuméraient
fin janvier:
cochon, papillon, non, oui, garçon, fille, mère, père, grand-mère, grand-père,
comment ça s'appelle? Poisson, école, chat, chien, comment vous appelle? matin, le, la, je, moi,
cheval, et qu'est-ce que ça va bien, la gomme, la fenêtre, je l'aime, le magasin, l'éléphant,
porte, le crayon, la craie, le poupée, la banane, la pomme, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf,
dix, rouge. jaune, blanc, noir, bleu, vert, rose.
Analysons les énoncés utilisés: la question Comment vous vous appelez? et les
mots comme je, moi non, oui sont appris lors du contact avec des personnes parlant français.
Combien de fois entend-on chanter resp. dire quelqu'un je l'(t')aime? D'autres énoncés indiquent
les intérêts des enfants: les animaux, couleurs, affaires de classe. Les chiffres sont connus depuis
longtemps. Les enfants se font en effet un plaisir d'apprendre à compter dans différentes langues.
La connaissance d'une autre catégorie linguistique, les articles, montre que les enfants font déjà
attention à la grammaire. Bizarre?!? En fait non, car les enfants savent que la grammaire et l'orthographe
sont importantes dans notre système scolaire. Lors de l'interview sur l'enseignement primaire, les enfants du
préscolaire montrent qu'ils ont déjà compris cet état de choses.10
J'étais quand même très étonnée d'entendre des Luxembourgeois prononcer
quelques mots avec l'article! Je demandais la signification des mots le et la. Les enfants me
répondaient que le signifie der et la die. Ils ajoutaient qu'il n'existe pas de
neutre en français. Je voulais savoir d'où ils tenaient ces informations. Une fille m'expliquait
qu'elle avait vu ces mots dans un livre et demandé la signification à sa mère. D'autres
enfants avaient constaté la même chose en procédant de la manière opposée:
ils demandaient à leurs parents des traductions de mots allemands.
Tous ces énoncés ont été appris et utilisés dans le contexte socioculturel
luxembourgeois: David Buckingham et Julian Sefton l'expriment de la manière suivante: "(...) children's
competencies in using language cannot be abstracted from the social contexts and relationships in which they are
Acquired and used. The development of literacy, in this sense, is an inherently social and cultural process; and as
historical and cross-cultural studies have shown, forms of literacy are inevitably plural and diverse."
11
Le développement d'une langue est donc un processus social et culturel, mettant
l'accent sur les interactions.
Avant de montrer les différentes productions des enfants, il me semble important de décrire le
microcadre socioculturel de notre classe.
5
Le jeudi, édition du 17 avril 1997, p. 7
6
Bearne, Eve (ed.), 1995, Greater Expectations - Children Reading Writing, p. 5:
London: Cassell
dans
Gretsch, Gérard, 1996, Literacy, rapport final R&D DECOLAP
Luxembourg : MENFP/SCRIPT
7
Gretsch, Gérard, 1996, Literacy, rapport final R&D DECOLAP
Luxembourg : MENFP/SCRIPT
8
Fiermonte, Pino, Language, Learning and the Media
, dans :
Decoprim 1/97, p. 86, Luxembourg : MENFP/SCRIPT
9
Kinarian CLaude & al., 1996,
Der individuelle Sprachentwicklungsbericht
, dans :
Appelchen 2, p. 40, Luxembourg : MENFP/SCRIPT
10
Dumont, Paul,1996 " Wat as d'eischt Schouljoër ?" -
Wie Kinder aus der Vorschule die Primärschule sehen, dans Appelchen 3,
pp. 46-49, Luxembourg: MENFP/SCRIPT
Schuljahr in Berchem, dans DECOPRIM1suite, Luxembourg: MENFP/SCRIPT
11
Buckingham, David & Julian Sefton-Green, 1994, Cultural Studies Goes to School
- Reading and Teaching Popular Media, p. 5, London: Taylor & Fancis dans (7)
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